XVIII
Elyia arriva la dernière, elle le sut avant d’entrer dans la tour, quand elle vit le mobil de Deen entre deux véhicules d’Invest et celui de la Médicolégale. En quittant l’ascenseur, elle avait déjà la certitude que Gass ne s’en était pas sorti : le corridor grouillait de flics et Ravieri était assis contre le chambranle, à l’entrée de l’appartement. Il était d’une pâleur ivoirine.
— N’entrez… n’entrez pas, haleta-t-il.
— Deen ! appela un flic.
Deen sortit de l’appartement juste quand elle y pénétrait. Il l’attrapa aux épaules et la repoussa dans le couloir.
— Mort ? demanda-t-elle.
Deen la regardait droit dans les yeux. Il cligna des paupières, doucement.
— Moche ? insista-t-elle, s’efforçant de l’écarter.
Il résista de tout son poids.
— Assez pour que je t’empêche d’entrer.
— J’ai plus d’estomac que Ravieri.
— Tu y gagneras quoi ?
À la tension de ses muscles, il comprit qu’elle lui échapperait, violemment s’il le fallait. Il fut à un souffle de lui dire que Gass avait été émasculé mais l’épaisseur de sa salive l’en empêcha.
— J’ai fouillé l’appartement, annonça-t-il finalement. Ils ont emporté l’ordinateur et tout ce qui pouvait nous être utile. Viens.
Il essayait de l’orienter vers l’ascenseur, elle était rivée à la moquette.
— Je trouverai peut-être quelque chose, se braquait-elle. Je cherche mieux que toi.
— Oui, soupira-t-il. Et tu cherches à te faire mal.
Elle se dégagea d’un coup, leva une main pour le gifler et avorta son geste à deux millimètres de sa joue gauche.
— D’accord. Nettoyez tout, je reviendrai demain.
Le visage complètement fermé, elle pivota sur ses talons et remonta dans l’ascenseur. Il la rejoignit juste avant que la porte ne se referme.
— Tu vas où, Elyia ?
— Chercher un hôtel tranquille.
— Il n’y a plus d’hôtel tranquille pour toi, nulle part. La P.E. est partout, Milé Dak te trouvera avant l’aube. Je suis d’ailleurs dans le même cas… sauf que j’ai un chez-moi où aller. Un chez-moi que même Dob ignorait.
Elyia était suffisamment lucide pour reconnaître une invitation, et même assez pour comprendre qu’elle était sans arrière-pensée.
— Même Dob ? releva-t-elle. Tu ne lui as jamais fait confiance ou cela date de ce soir ?
Deen tenta un petit rire forcé.
— Je suis parano, Miss Agrégat. (Le surnom lui était venu tout seul, il n’en rougit même pas.) Et j’ai toujours préservé ma vie privée. Ceci dit, j’ai la preuve que Dob ne trempe pas dans les affaires de ton Jaïlor.
— Raconte, l’encouragea-t-elle.
Lorsqu’ils parvinrent au mobil, Deen avait détaillé les mésaventures d’Invest avec le tueur lémain et Elyia avait résumé l’attentat à l’hôtel.
— Il vaut mieux prendre le sub et marcher un peu, intima-t-elle alors qu’il lui ouvrait une portière. Ton mobil est encore plus visible que Teb Tower.
***
Chacun perdu dans ses cogitations, ils avaient peu parlé pendant le trajet, à peine quelques banalités vaguement moqueuses quand ils avaient pénétré dans le quartier délabré de Deen. Le dialogue ne reprit vraiment que lorsque Elyia eut fait deux fois le tour du loft.
— Là, je dois avouer que tu me stupéfies ! annonça-t-elle. (Et elle était sincèrement estomaquée.) C’est bizarre, tu vois, on côtoie des gens dans le boulot et on ne se demande pas comment ils vivent. Remarque, je suis plutôt contente de ne pas m’être posé la question… J’aurais répondu à côté.
Deen lui tendait déjà un verre.
— C’est un propos flatteur, n’est-ce pas ? rit-il.
Elyia pouffa :
— Je ne suis pas très douée pour les compliments mais, sincèrement, c’est pas mal chez toi ! (Elle trempa les lèvres dans son verre, avala une gorgée et eut une moue satisfaite.) Et ce cocktail n’est pas mal non plus. Un peu corsé mais plutôt agréable.
— Alcool de canne, pétillant de raisin, liqueurs d’agrumes, glace pilée… Rien que de très remontant.
À force de cocktails, l’humeur d’Elyia remonta jusqu’à des considérations qui ramenèrent Milé Dak dans la conversation, des considérations qui excluaient toute émotion.
— En résumé, le Jaïlor a repéré Gass dans un fichier avec sonnette d’alarme, comme pour Mani, laissa-t-elle tomber alors qu’ils parlaient de voyages. Qui plus est, il a jugé que l’intrusion était trop dangereuse pour laisser un seul d’entre nous dans le circuit… Cher inspecteur, cela signifie que Gass a trouvé Milé Dak ou quelque chose qui conduit directement à lui !
Elle était effondrée dans un canapé, un verre plein à la main, les yeux légèrement troublés d’une ivresse molle. Deen, lui, n’avait pas assez bu pour ne pas s’étonner qu’elle puisse encore, dans son état, commettre d’excellentes déductions.
— Correct, se contenta-t-il de dire.
— Comme nous n’allons pas nous précipiter cette nuit sur lui, il pourra supposer que Gass n’a pas eu le temps de nous communiquer ses découvertes.
— À juste titre, d’ailleurs. Qu’est-ce que ça change ?
— Simplement qu’il ne déménagera pas demain. Oh, il le fera ! Il suit toujours cette procédure : éliminer ce qui a été surpris. Mais il prendra son temps pour le faire dans les meilleures conditions.
Deen ne voyait absolument pas où elle voulait en venir.
— Je repose la même question : qu’est-ce que ça change ?
— Gass manquait d’humour, mais c’était un garçon assez vif. Il y a forcément un moment, même très bref, où il a su qu’il était fini… donc il nous a laissé un message.
— Son ordinateur a disparu.
— Il savait qu’on ne nous l’abandonnerait pas. Deen, je suis trop bourrée pour réfléchir, alors je vais dormir un peu et je chercherai demain… Mais si tu trouves d’ici là, réveille-moi.
Deen lui proposa la mezzanine et son lit. Elle refusa de bouger, se pelotonna sous une couette qu’il lui jeta dessus et s’endormit. C’était pour cette raison qu’il l’avait enivrée, pour que le souvenir de Gass et sa culpabilisation ne la privent pas de sommeil.
En montant vers sa chambre, il la maudit tout de même de lui avoir mis en tête un problème qui le maintiendrait éveillé, lui.
***
Elyia dormit moins d’une heure. Insuffisamment pour se désembuer l’esprit, assez pour tracer des cercles vicieux dans son cerveau torturé. Gass l’obsédait. Le secret qu’il avait emporté dans la mort l’obsédait. Mais surtout cette mort, prévue et inutile. Elle ne pouvait rien contre cette prévision vérifiée, il fallait lui donner un sens pour en exorciser les aberrations. Et elle était incapable de se concentrer sur autre chose que son propre et pitoyable cynisme.
« Elyia, ma chérie… – elle essaya de se secouer –, tu vas d’abord exorciser Gass, après tu t’occuperas de l’utilité ou pas de sa mort ! »
— Deen… tu dors ?
— L’oreille gauche uniquement. Je… je me demandais : en admettant que nous ayons le dessus, tu… tu vas rentrer dans l’Agrégat ?
Elyia écarta la couette et s’assit sur le bord du canapé. La question avait des sous-entendus amusants.
— Non. Pas de ma volonté, en tout cas.
À l’oreille, elle devina qu’il était allongé sur le dos, les mains sous la tête, et qu’il se tourna sur le côté, appuyé sur un coude. Elle mesura le degré de son incompréhension aux secondes qui coulèrent en silence : vingt.
— La volonté de qui ? relança-t-il finalement.
— Ender… Disons plutôt Saryll.
Elle se leva, contourna la table et s’approcha de l’escalier, percevant son mouvement de tête quand il prit conscience qu’elle se déplaçait.
— Je t’ai déjà dit que j’appartenais à Ender… C’est l’expression littérale de la vérité.
— Tu te présentes comme un objet. Un bel objet, mais un objet quand même. Seulement tu n’en es pas un, Elyia. Je suis très mal placé pour en juger, bien sûr, mais ce n’est pas seulement mon opinion à moi… c’est la tienne aussi, non ?
Elyia grimpa cinq marches. Il ne s’en aperçut que lorsqu’elle répondit :
— Mon opinion compte peu. Celle de Saryll fait loi et Saryll ne veut pas que j’échappe à Ender.
Ses pieds nus ne faisaient aucun bruit sur les marches, mais Deen pouvait les compter à ses battements de cœur : cinq, puis cinq autres. Il changea encore de position pour apercevoir la silhouette dans le contre-jour.
— Avec quoi te tient-il ?
Elyia atteignit la mezzanine. Elle répondit en s’approchant du lit par le côté que Deen n’occupait pas :
— La mort, tout bêtement.
Quand elle s’allongea à vingt centimètres de lui, il se tétanisa. L’obscurité était sa seule défense – il ressentait le besoin d’être défendu. Il ferma les yeux pour l’épaissir encore.
— Saryll les appelle des Spads, reprit-elle. Ce ne sont rien moins que des tueurs, comme le Lémain, qu’il lâche derrière moi pour m’empêcher de fuir. En ce moment, il y en a un, quelque part dans Vazel ou autour, qui n’attend que la fin de ma mission pour s’assurer de mon retour.
Elle passa une jambe par-dessus l’une des siennes et posa la tête sur son épaule. Sa gêne commençait à lui tiédir l’épiderme.
— C’est un jeu, Deen, que je finis toujours par perdre quel que soit le nombre de manches que je remporte.
Elle murmurait les mots juste sous son oreille, à fleur de peau, et sa cuisse pesait d’une chaleur sans ambiguïté sur la sienne. Mais il était incapable d’éprouver les sensations physiques de son désir intellectuel, et il parvenait à peine à transcender la terreur absurde qui paralysait son imagination érotique.
— Les Spads sont plus forts que moi, dit-elle intentionnellement.
Il posa une main moite et maladroite sur ses reins.
— Je pourrais t’aider, je veux dire…
— Non, Deen. Si Saryll apprend seulement que j’ai prononcé le mot cybione en ta présence, il te tuera.
Elle ponctua la menace de quelques baisers volatils dans le cou et prolongea le malaise qui le paniquait d’un lent balancement des hanches et d’une phrase assassine :
— Tous mes amis sont morts de m’avoir assistée.
Sa nudité sentait le désir à travers les vêtements qu’elle n’avait pas ôtés, mais Deen n’éprouvait que la déroute agoraphobe d’innombrables prédécesseurs. Jusqu’à Gass qu’il la savait essayer d’oublier. Elle se mit à l’embrasser à pleine salive et, en même temps, elle se contorsionna pour se déshabiller. Lui contraignait ses lèvres à une avidité mensongère, ses mains à des pressions empruntées, sa flaccidité à un peu d’égard pour cette passion qu’il n’avait jamais espérée, et qu’il découvrait vide de toute passion. Il aurait dû bouillir d’un délire sensuel et, au lieu de cela, il l’écoutait se servir de lui, de sa cuisse qu’elle baignait d’une concupiscence égoïste et de son désarroi qu’elle couvrait d’une litanie marmonnée de gémissements croissants.
Elyia s’arrêta juste au bord, se tendant d’un bloc sur les pieds et les poings pour s’écarter du gouffre et se priver de la moindre respiration qui eût réveillé l’onde implorée de tous ses nerfs, jusqu’au cri que sa gorge brûlait d’expulser. Deen la regarda frémir une longue minute, interdit, avant de lui arracher un petit cri involontaire en lui pressant un sein. Il recommença l’expérience d’un interminable glissement des doigts depuis les aisselles jusques aux fesses, et se laissa submerger par la fascination de ce jeu d’orgues neurales. À chaque attouchement, chaque pincement, chaque caresse, il provoquait une décharge qui électrisait Elyia et s’exprimait d’une contraction, d’un souffle ou d’une plainte délicieuse.
C’était plus trivial et plus subtil que la notion de « s’offrir » cultivée par ses fantasmes depuis l’adolescence. Elyia se donnait d’une jouissance contre laquelle il ne pouvait rien, sinon la satisfaire en l’accueillant à pleine démence. Et la démence n’était qu’en lui, parce qu’il frustrait Elyia avec une douceur obsessionnelle et sadique, alors qu’elle se livrait au plaisir de sa transe sans aucun masochisme, sans même en attendre la déflagration. Quand il comprit qu’elle s’était suspendue pour sa seule volupté, il l’abrégea à pleine main et d’un coup de reins appelant d’autres orgasmes, plus profonds, plus incontrôlables, qu’il accompagna, finalement, et raccompagna.
Jusqu’à ce qu’Elyia en termine d’une phrase rédhibitoire :
— Le Yool ! Nous nous sommes rencontrés dans un club de Yool. Il y a une messagerie dans ce club, pour que les joueurs puissent organiser des rencontres…
Deen s’émerveilla que l’amour puisse, suggérer autant de romantisme.